Veuve et libre 4/5

Publié le par Sélène Alys

Iul entendit les premiers cris alors qu’il atteignait le pied du mur. Il aurait reconnu la voix entre milles.
Sans attendre, il lança le grappin par-dessus la paroi, vérifia la solidité de la prise et enroula ses doigts autour de la corde qui s’y rattachait pour franchir l’obstacle, imitant les gestes qu’il avait accomplis quelques heures plus tôt. A la différence près qu’il était alors en pleine forme, en mesure de prendre son temps et, surtout, accompagné de Clélia.
Clélia qui avait cessé de crier pendant qu’il gravissait l’obstacle.
Clélia qui poussa un nouveau cri lorsqu’il posa le pied à terre.
De la douleur.  
Sans plus réfléchir, il se rua vers l’origine des cris.
Cet endroit était un véritable labyrinthe. Qui avait besoin d’autant de cours, d’autant de bâtisses ? La première fois, il s’était contenté de suivre Clélia. Elle connaissait l’endroit comme sa poche…
Pourquoi avait-il accepté lorsqu’elle lui avait proposé de venir ici ? Il savait combien elle avait souffert en ces lieux. Elle lui avait parlé d’Aidrian, avec une crainte qui s’était muée peu à peu en haine. Elle avait été claire sur ce dont il était capable, et si elle ne l’avait pas été, le souvenir de son corps meurtri le lui prouvait bien assez. Il aurait dû se douter que les choses allaient mal tourner.
Un autre cri, plus strident, le contraignit à tourner à gauche derrière un muret. Il se fichait de la présence des gardes, dans son état, il se sentait parfaitement capable de les semer.
Clélia avait tellement insisté en lui disant que revenir ici l’aiderait à surmonter ses peurs…
Le cri se mua en hurlement. Iul était persuadé d’être sur la bonne route, et pourtant…
Un mur. Un mur lui faisait face. Trop grand, trop haut. Il n’avait plus de grappin, plus que ses pieds et ses mains.
Les hurlements provenaient de l’autre côté, mêlés à un autre son, un bruit sec, régulier, qui semblait rythmer les cris. Derrière ce mur se trouvait Clélia, sa Clélia, et elle souffrait.
Il partit à la recherche de prises pour gravir cet ultime obstacle. Les pierres étaient serrées, les rares aspérités qu’il pouvait utiliser n’était pas très profonde… à peine suffisante pour qu’il y engage la pointe de ses orteils et de ses doigts.
Bien suffisant pour lui.
*
Ecartelée entre les poteaux, Clélia aurait voulu garder la tête levée, pour prouver à Aidrian qu’elle ne craignait pas la morsure du fouet qui claquait sur son dos. Mais la douleur… la corde ne se contentait pas de trancher sa peau, elle heurtait les blessures reçues plus tôt et la faisait crier encore plus fort.
Des larmes de douleurs coulaient sur ses joues, ses dents étaient si serrées entre chaque coups de fouet qu’il lui semblait qu’elles allaient se fendre.
Aidrian se tenait devant elle. D’abord visiblement ravie de lui infliger cette punition soi-disant méritée, il sembla changer d’humeur peu à peu. A la lueur des flammes des torches éclairant les lieux, son regard s’assombrit petit à petit, jusqu’à ce qu’il lève une main pour ordonner à son bourreau de cesser.
Clélia haletait. Son dos la cuisait, ses blessures la brûlaient.
Et sa haine croissait.
Aidrian fit signe au bourreau de quitter les lieux. Clélia ne releva pas la tête pour le voir faire, se contentant d’écouter le bruit de ses pas s’éloignant d’eux. Lorsqu’ils furent seuls, il s’avança vers elle. Son esprit lui disait qu’elle devait reculer, mais son corps retenu par les cordes ne pouvait lui obéir. Ses pieds glissèrent sur les galets alors qu’elle tentait de se redresser. Son corps tout entier ne reposait plus que sur les épaisses cordes qui la reliaient aux poteaux, pesant sur ses épaules meurtries.
Aidrian la saisit au menton pour la forcer à le regarder.
-Pourquoi, Clélia ? Pourquoi as-tu choisi ce… ce voleur, plutôt que moi ?
Etrangement, ces quelques paroles lui donnèrent l’impression qu’il était réellement blessé. Etait-il possible qu’il se pose réellement la question ? Ne pouvait-il pas comprendre qu’entre violence et douceur, le choix était vite fait ?
Elle avait vécu ces derniers mois en compagnie d’Iul bien plus de moment joyeux que durant toute sa vie. Oui, elle était devenue une voleuse, bien loin de la vie qu’une noble comme elle était censée vivre. Oui, elle avait vécue dans la crainte qu’Aidrian ne la retrouve. En contrepartie, elle avait passé ses jours dans la gaieté et ses nuits entre les bras d’un homme qui l’aimait, et qu’elle aimait.
Un homme qui valait bien mieux qu’Aidrian.
Elle aurait voulu lui dire tout cela. Pourtant, lorsqu’elle ouvrit ses lèvres fendues, elle dit d’une voix où perçaient les sanglots :
-J’étais prête à t’aimer, au début. Si seulement tu avais été patient… Si seulement tu m’avais laissé un peu de temps…
-Je t’ai laissé tout le temps qu’il fallait, grogna-t-il en réponse.
-Quelques semaines, Aidrian. Nous ne nous connaissions pas avant notre mariage, et tu ne m’as laissé que quelques semaines pour m’habituer à toi. Je ne pouvais pas… c’était trop peu…
Il resserra sa prise sur elle, manifestation plus claire de sa colère que sa mâchoire crispée lorsqu’il répliqua :
-La plupart des autres femmes n’ont même pas droit à ces semaines. Tu aurais dû accepter de faire ton devoir dès le premier jour.
Il avait raison. Toutes le faisaient sans poser de problèmes à leurs époux. Qu’est-ce qui l’avait tant retenue à l’époque ?
La gifle. La toute première gifle de leur vie de couple, le soir même de leur nuit de noce, lorsqu’elle lui avait demandé s’il pourrait être gentil et patient avec elle. Il ne l’avait pas forcée, non, mais sa violence était ressortie immédiatement, prouvant en quelques secondes à Clélia qu’il n’était pas l’homme qu’il avait semblé être tout au long de leur cérémonie de mariage.
Une gifle suivie de nombreuses autres, toujours plus violentes à chaque fois qu’elle se refusait à lui. Jusqu’à l’enfermement…
-Si tu n’avais pas tellement voulu un héritier… si tu n’avais pas pour ça été prêt à me forcer, nous n’en serions pas là, murmura-t-elle. Tu n’aurais jamais dû… Ce chantage…
L’enfermer, le menacer de rester éternellement dans l’obscurité si elle ne l’acceptait pas… Il n’aurait jamais dû. Jusqu’à ce jour où il l’avait trainé jusqu’à cette pièce sombre, elle avait cru qu’il y avait encore quelque chose en lui qui pourrait la faire changer d’avis à son sujet.
Dès l’instant où la porte s’était refermée derrière elle, ses tentatives d’affection s’étaient transformées en haine, une haine plus féroce à chaque jour qui passait.
-Cet homme… est tout ce que tu n’es pas, tout ce que tu ne seras jamais, lâcha-t-elle. J’aurais tellement aimé que tu sois comme lui…
Il ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. La gifle qu’il lui administra fit claquer ses dents, exploser son tympan, ouvrit une brèche dans sa joue. Elle sentit le sang couler le long de sa gorge… encore un peu plus de sang perdu. Dans combien de temps n’en aurait-elle plus suffisamment pour rester consciente ?
Si seulement cela pouvait arriver vite.
-Pourquoi ? demanda Aidrian entre ses dents serrées. Pourquoi veux-tu que je sois comme ce voleur ?
Elle fut incapable de lui répondre de suite. Sa respiration était laborieuse et, bien qu’elle ouvre les lèvres pour parler, les sons luttaient pour s’en échapper. Au bout de longues secondes, elle finit par avouer :
-Parce que tu es cruel. Je suis incapable de le supporter. Il… il n’a jamais voulu me forcer. Il m’a sauvée, m’a soignée, m’a aimée.
Elle leva les yeux vers lui, achevant sur ces mots :
-Tout ce que tu n’as jamais su faire.
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Publié dans Nouvelles : autres

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