Pluie d'injustice 6/6

Publié le par Sélène Alys

Rafin entendit siffler la première flèche et fut assez rapide pour la dévier du plat de son épée. Zeta voulut faire pourrir les suivantes, mais Rafin se trouvait au milieu de son chemin. Elle ne parvenait pas à fixer son regard sur les bouts de bois volant.
-Ne gaspille pas ton énergie pour des flèches, cria Rafin. Je peux m’en occuper.
-Nous ne sommes pas invincibles, Rafin, et nous n’avons pas d’armure ! cria-t-elle en retour.
-Raison de plus pour que tu ne reste pas à découvert !
Zeta, trop occupée par l’état de santé de son ami, n’entendit pas cette dernière remarque. Elle se plaqua contre le mur et réussit à repérer les tireurs. Ils n’étaient pas réellement embusqués. La première partie d’un corps qu’elle vit dépasser subit le sort du capitaine de la milice. Un genou vieillit soudainement jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que l’os. Le garde hurla en laissant tomber son arc et en se tenant le genou. Un autre eut la mauvaise idée de se mettre presque totalement à découvert pour tirer. La moitié de son corps devint rapidement aussi osseuse que le genou de son camarade.
C’était la panique parmi la garde. Ils ne savaient pas qu’un tel sort pouvait exister. Ils laissèrent tomber leurs armes et fuir en désordre. Rafin ne prit pas la peine de les poursuivre, mais passa par le fil de l’épée ceux qui avaient été touchés par Zeta. Il n’était pas comme le tyran, il n’aimait pas voir un homme souffrir.
Zeta se releva, fatiguée par cette petite altercation. Ils ne se cachaient plus, maintenant, et couraient au milieu des couloirs. Rafin eut rapidement raison des gardes qui protégeaient la chambre du tyran. Sans oublier que le regard de Zeta leur avait fait perdre l’usage de quelques-uns de leurs membres.
La porte céda sous la poussée de Rafin.
Dans cette chambre regorgeant d’or, de bijou, de pierres précieuses… dans cette chambre dans laquelle Zeta n’aurait jamais accepté de vivre, se tenait le tyran. Sans doute avait-il entendu les cris de ses gardes, car il tenait à la main un arc tendu. La corde vibra et la flèche fusa dans l’air, vers Rafin. Zeta s’interposa. Le bois de la flèche grossit, des nœuds naquirent dans le manche. Quelques feuilles se montrèrent timidement, et ce ne fut qu’un lourd morceau de bois pourrissant qui tomba à ses pieds. Zeta aurait pu poursuivre jusqu’à ce que le bois tombe en poussière si elle l’avait voulu.
Cette petite démonstration fit naître un tremblement dans le bras du tyran. Il abaissa son arc et plongea son regard dans celui de Rafin.
-J’espérais que la milice te tu plus tôt, Rafin.
-La milice ne peut rien contre Zeta, petit frère, répondit Rafin.
-C’est l’esclavage qui t’a endurci ?
-Ce sont les bûcherons qui m’ont appris à me battre. Tu n’aurais pas dû leur demander de m’acheter comme esclave. Ils te haïssaient autant que moi. Surtout quand ils ont appris que c’est toi qui m’as vendu à Grull.
-Ils ont cru ta version des faits ?
-Comment ne pas la croire ? Je suis ton frère, et c’est moi qui aurais dû hériter de la bague de gouverneur à la mort de notre père.
-Ce sont eux qui t’ont fait toutes ces cicatrices, mon frère ?
Le tyran appuya sur le dernier terme pour en faire une insulte. Rafin ne la releva pas.
-Non. Ce sont des oiseaux particulièrement vicieux qui n’ont pas aimé que j’abatte leur arbre. Les bûcherons étaient persuadés que je ne survivrais pas à leur attaque.
-Mais tu as survécu…
Le visage du tyran était déformé par la haine. S’il n’y avait pas eu cette stupide loi interdisant l’esclavage…
-Grâce à Zeta, oui. C’est elle qui a fait pourrir les oiseaux autour de moi et qui a sauvé mes yeux et ma vie.
Le tyran regarda Zeta.
-Une mage renégate, a ce que je vois. Elle a choisi d’apprendre un sort interdit…
Zeta baissa les yeux au sol d’un air coupable.
Elle s’était fait tatouer les runes du sort autour des yeux pour ne jamais être en danger de mort. Son stupide mari ne l’avait pas compris. Il avait cru que c’était pour le dominer, lui. Quelle idiotie. Elle avait juste voulu vivre en sécurité.
Avec les tatouages, elle avait perdu tous ses souvenirs des sorts qu’elle avait appris, ainsi que le droit de porter une robe de mage. Elle avait aussi perdu son mari et sa liberté.
-C’est grâce à elle que je suis là pour reprendre ma place, marmonna Rafin.
L’épée levée, il s’élança vers son frère.
Lorsque Zeta releva les yeux, le corps du tyran gisait au sol, une dernière flamme de vie dans le regard yeux. Sa main tremblait.
-Tu vas retourner trouver ton mari ? questionna Rafin en se détournant du mourant, comme s’il ne l’intéressait déjà plus.
-Non. Mon mari m’a vendue à Grull. Je ne le chercherais pas. À part pour le tuer, peut-être.
Zeta évitait de regarder le corps du tyran. Rafin était si froid…
-Alors laisse-moi te faire une proposition. Reste au palais. Gouverne à mes côtés, fit Rafin avec enthousiasme en lui saisissant les mains.
-À tes côtés ?
-Oui ! Deviens ma femme !
Zeta retira ses mains de celles de Rafin.
-J’ai déjà été mariée. Je sais comment ça a fini. Je ne veux pas faire deux fois la même erreur.
-Tu n’as plus confiance en moi ?
-Ce n’est pas en toi que je n’ai pas confiance. C’est en les hommes.
Elle se détourna de lui et fit mine de s’en aller.
-Attends ! Reste ! Deviens le mage du palais ! Tu n’es pas obligée de partir !
Devenir le mage du palais… Elle pourrait enfin apprendre d’autres tours que la putréfaction, qui ne lui avait pas donné bonne réputation… Elle pourrait vivre comme… comme une reine !
Elle se retourna pour accepter la proposition de Rafin.
Et vit la flèche lui transpercer le ventre.
Rafin mourut sous ses yeux, tué par celui qui avait été son frère, autrefois. La mort du tyran avait dû être reliée par un sort à un mécanisme logé dans les murs. La flèche avait été plus rapide que les réflexes de Rafin.
Elle perdit le contrôle d’elle-même. Elle fixa son regard sur le tyran mort et ne les détourna qu’après de longues minutes. Elle avait usé de son pouvoir de nombreuses fois dans sa vie, y compris pour fournir rapidement du bois mort aux bûcherons qui l’avaient achetée. C’était pourtant la première fois qu’elle voyait la vie d’un homme défiler sous ses yeux, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la fin : la poussière.

Avant la fin de la nuit, un garde de la milice entra en courant dans la taverne, sans même une cape pour se protéger de la pluie.
-Il est mort ! Le tyran est mort ! cria-t-il.
Plus tard, Kelil apprit que l’on avait retrouvé la tête, encore faites de chair et de sang.
Zeta devint en une nuit le nouveau gouverneur de la ville. Personne n’osa mettre en doute sa version des faits, et certainement pas les gardes qui avaient vu ce que son regard pouvait faire. Elle interdit à quiconque de vivre sous le pont, elle interdit toute forme de ségrégation contre ceux qui avaient vécu sous lui. Des onze qu’’ils avaient sauvé, Rafin et elle, seul Grull ne bénéficia pas de son aide. Elle le fit poursuivre par la milice et il fut banni définitivement de la ville. Une rumeur voulait qu’elle ait même prévenu les Dasdürs de la réapparition d’un marchand d’esclaves, et que Grull avait maintenant tout un groupe de chasseurs de marchands d’esclaves aux trousses. Elle donna aux autres une maison loin dans les terres, loin de tout plan d’eau plus grand qu’eux.
Kelil et Falina eurent droit à leur maison à eux, et lorsqu’elle accoucha de son premier enfant bien plus tard, elle n’en mourut pas.
Sur la plus grande place de la ville, une statue de Rafin trônait. Rien n’avait été  oublié, ni ses cicatrices, ni ses armes.
Ni même sa bague de gouverneur.

parthelus___signet_ring__undecimus__by_parthelus-d4skahk--f.jpg

 

Sans titre123

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article