Pluie d'injustice 4/6

Publié le par Sélène Alys

-Nous avons de quoi payer, Capitaine, répondit Zeta avec un sourire désarmant. Et nous payerons. Nous ne forçons en aucun cas le tavernier.
-Vous êtes des habitants de sous le pont. Personne n’accepterait de vous servir sans y être forcés.
-Pourquoi ça ?
-Parce que personne en ville ne voudrait servir des rebus de la société telle que vous.
Alors, Kelil vit quelque chose qu’il n’aurait jamais imaginé de la part d’un homme-du-dessus.
Rafin se leva et fit face au capitaine de la milice.
-Zeta et moi ne sommes pas des rebus de la société, capitaine, dit-il. Pas plus que ne le sont ces pauvres gens. Ils ont failli mourir sous le pont, ils ont vu leurs amis et leurs familles être balayé par une immense vague. Personne ici n’a rien tenté pour les secourir. Pourquoi ? Parce que vous vous désintéressez de leur sort. Ils ne vous intéressent pas, parce qu’ils ne sont pas comme vous. Mais si votre femme ou votre fils s’était retrouvé bloqué par la rivière, vous auriez fait quelque chose pour aller le chercher. C’est ce que nous avons fait, Zeta et moi. Nous sommes allés les chercher. Nous les avons sauvés de la noyade. Vous, qui êtes censés protéger les habitants de cette ville, tous ces habitants, vous n’avez rien fait. Alors ne venez pas leur reprocher d’être ici, et d’être heureux d’être en vie. Ne les traitez pas de rebuts, parce que la plupart d’entre eux ont plus de valeur que vous.
Zeta se leva et passa un bras sous celui de Rafin.
-Vous feriez mieux de vous en aller, capitaine, fit-elle d’une voix douce. Rafin est très sensible sur certains sujets.
-Vraiment ? Pourquoi ça ?
Le capitaine avait un vilain sourire, que Kelil n’apprécia pas du tout. Ces gens-du-dessus ne comprendraient jamais rien s’ils ne le vivaient pas eux-mêmes.
-Lui et moi sommes d’anciens esclaves, avoua-t-elle à contrecoeur. Personne ne nous est venu en aide lorsque nous avons été enlevés et vendus. Personne ne nous a aidés lorsque nous étions en danger. Pour lui, les habitants du dessous aujourd’hui étaient comme nous à l’époque.
-Des esclaves ? répéta le capitaine. Les esclaves sont comme les habitants du dessous. Ils n’ont aucun intérêt.
Il se détourna.
Zeta crispa sa main sur le bras de Rafin. Il allait faire une bêtise, elle le sentait.
Il la fit, et elle ne put pas l’en empêcher.
Il porta la main à ses cheveux et fit tomber sa perruque. Il tira sur son visage. Des bulles d’air passèrent  sous sa peau alors qu’il retirait le masque qui était collé et le laissait tomber sur la table. Kelil vit que le masque semblait respirer d’une vie propre, qu’il pulsait comme si du sang coulait dans ses veines et qu’il vivait.
Zeta se tourna vers les flammes et resta à les contempler quand Rafin héla le capitaine.
-Hey capitaine ! Vous savez, celui dont le visage est affiché partout dans la ville ? Celui qui est accusé d’en vouloir au tyran qui la gère ? C’est moi ! Alors ne me prenez pas pour un moins que rien, pour un esclave !
Kelil comprenait maintenant l’inexpressivité de l’homme. C’était le masque. De là où il était, il pouvait voir que le vrai visage de Rafin était parcouru de cicatrice, comme l’homme de l’avis de recherche. Il avait le regard et le sourire d’un fou, à ce moment-là.
Le capitaine se retourna, le reconnut, et cria qu’il fallait l’attraper ou le tuer !
Zeta ne bougea qu’au moment où elle entendit les premiers bruits d’épée s’entrechoquant. Elle aussi, elle porta la main à ses cheveux. Sa perruque cachait des cheveux coupés court d’un bleu vif comme seuls les mages peuvent en produire. Derrière son masque, elle cachait un visage étrange. Le tour de ses yeux était entièrement tatoué de signes que Kelil attribua à la magie, et ses yeux étaient entièrement bleus… sans pupille.
Grull la reconnut alors. Elle lui avait été vendue par son propre mari. Un bon prix, d’ailleurs. Il avait peur de lui, et c’était évanouie qu’il l’avait achetée. Elle avait fait pourrir deux de ses hommes avant qu’ils ne lui ferme les yeux de force, avec un bandeau serré si solidement que la marque en avait fait baisser le prix lors de la revente.
Zeta se retourna et prouva qu’elle était certainement la plus dangereuse des deux.
Elle posa le regard sur le bras du capitaine. Les vêtements tombèrent en poussières. La peau sembla se recroqueviller sur elle-même, les poils noirs devinrent blancs, des taches de vieillesse apparurent. Le capitaine n’eut bientôt plus la force de tenir son épée. Le phénomène de vieillissement ne s’arrêta pas lorsqu’il lâcha son arme. Il continua à vieillir, uniquement sur une petite partie de son bras, jusqu’à ce qu’il prenne l’apparence du bras d’un cadavre, jusqu’à ce que seuls les os deviennent visibles et qu’il s’évanouisse de terreur.
Rafin le tua en transperçant son cœur de son épée. Il avait déjà tué les deux autres hommes.
-C’est ce que je voulais te faire, Grull, marmonna Zeta. Depuis que j’ai appris que tu avais fui, je voulais te tuer comme ça. Je rêve de te faire pourrir sous mes yeux.
Grull, qui s’était déjà plaqué contre le mur de toutes ses forces durant le combat, donnait l’impression de vouloir le traverser entièrement et disparaître derrière.
-Mais je ne le ferais pas. Tu ne le mérites pas.
Rafin ramassa son masque et l’approcha de son visage. Le morceau de peau vivante sembla le reconnaître. Il se tendit, se tordit pour se coller à son visage et lui redonner l’apparence d’un homme au visage lisse. Il remit sa perruque, et Kelil aurait eu l’impression d‘avoir rêvé s’il n’y avait pas eu les trois corps derrière Rafin.
Zeta ne se donna pas cette peine. Kelil la comprenait : avec un tel pouvoir, pourquoi se cacher ? Elle ne risquait rien.
-Nous allons vous laisser, déclara-t-elle. Vous pourrez bientôt vous en sortir sans nous.
-Bientôt ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? questionna Kelil.
-Vous n’aurez pas à retourner sous le pont.
Sans autres explications, Zeta et Rafin quittèrent taverne. Le tavernier n’osa plus refuser de servir les habitants de sous le pont, ensuite. Il évacua même les cadavres en disant que c’était une bagarre qui avait mal tourné. Personne ne posa de question sur la partie osseuse du bras du capitaine. Les gardes qui vinrent faire ce sale boulot évitèrent même de le regarder. Peut-être savaient-ils qui avait fait ça, et en avaient-ils peur. Kelil le comprenait facilement.

 

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La suite la semaine prochaine ^^

 

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