Pluie d'injustice 2/6

Publié le par Sélène Alys

Kelil fronça les sourcils. Quelque chose qui pendait du pont à l’endroit que lui montrait Grull. Il reconnut une échelle de corde ballottée par le vent.
Il en attrapa l’extrémité et tira dessus pour en tester la solidité. L’échelle semblait bien arrimée.
C’est impossible, songea-t-il. Les gens-du-dessus auraient pensé à nous ? Non. Si l’un d’entre nous monte, l’échelle se retirera et le laissera retomber dans la rivière. Les gens d’en haut ne pensent jamais à nous.
Kelil lâcha l’échelle et la laissa suivre de nouveau les caprices du vent.
-Qu’est-ce que tu fais ? s’écria Grull. Tu ne vas pas laisser cette chance de nous en sortir passer comme ça ?
-C’est certainement une blague des gens-du-dessus, répliqua Kelil. Pas la peine de s’affoler pour si peu.
Grull le fixa avec les grands yeux étonnés que tout le monde lui connaissait, ici.
-Personne ne ferait une blague si cruelle !
-Les gens-du-dessus, si.
-C’est faux !
Et comme pour lui prouver qu’il se trompait, Grull se lança à la poursuite de l’échelle, sautilla plusieurs fois en passant à côté et finit par l’attraper. Il la tint fermement et commença à monter.
Sous le pont, on le vit monter avec un intérêt grandissant. Personne n’osait plus s’approcher du bord tant la pluie était violente. Mais en voyant Grull monter, l’espoir revint. Même le cœur de Kelil s’illumina lorsqu’il comprit que ce n’était peut-être pas une mauvaise farce.
Les habitants de sous le pont accourraient maintenant, alors que Grull disparaissait par-dessus le pont. Kelil s’empressa de mettre les mains de Falina sur les cordes de l’échelle et l’incita à monter. Il la suivit de près et lui promit de ne pas la laisser tomber. Plus ils montaient, plus de gens s’accrochaient à l’échelle, la stabilisant malgré eux. Ils poussaient Kelil pour le forcer à aller plus vite. Mais Kelil en était incapable : les petites mains de sa sœur avaient du mal à se tenir accrochées aux barreaux glissants.
Lorsqu’ils arrivèrent au bord du pont, une main attrapa le poignet de Falina et la porta hors du regard de Kelil. Affolé, il grimpa plus vite… la même main l’attrapa lui aussi et l’aida à se hisser sur la terre ferme.
À cause de la pluie, Kelil ne put identifier l’homme, ce qui n’était pas bien grave ; il s’en désintéressa rapidement pour chercher sa sœur. Elle était avec une femme que Kelil ne prit pas plus le temps de dévisager. Falina se précipita contre lui en criant :
-On est sauvés ! On est sauvés !
Kelil la serra contre lui et dut bien avouer qu’elle avait raison. Ils étaient sauvés de la pluie. Mais qu’allaient-ils bien pouvoir faire, maintenant ? Il fallait trouver un abri, où ils ne parviendraient plus à sécher de toute leur vie.
Il se retourna pour aider l’homme qui l’avait sorti de sous le pont. Grull avait déjà commencé à tendre la main pour hisser les nouveaux arrivants. Ils étaient déjà une dizaine à avoir été mis à l’abri.
-Non !
Le cri parvint aux oreilles de Kelil avec un temps de retard. Au moment où il comprit sa raison d’être.
Une grande vague, aussi haute que le pont, arrivait à une vitesse que Kelil ne pouvait imaginer. En un rien de temps, elle disparut sous le pont, son sommet se fracassant contre la pierre. L’homme dû reculer, ceux qui étaient encore accrochés à l’échelle lâchèrent prise et tombèrent dans l’immense vague.
L’homme détourna le regard et fit signe aux survivants de le suivre. Il empoigna Kelil par le bras. Le jeune homme n’avait pas encore compris ce qu’il s’était passé. D’où venait cette vague ? Il n’y en avait jamais eut des comme ça quand il était sous le pont…
Kelil chercha sa sœur du regard. Elle était près de Grull. Il la rejoignît et lui prit la main.
L’homme et la femme-du-dessus les guidèrent jusqu’à une maison et les invitèrent à y entrer pendant qu’eux-mêmes restaient au dehors pour guider tout le monde à l’abri.
En voyant où ils étaient, Kelil eut la nette envie de repartir sous la pluie.
Une taverne. L’homme et la femme-du-dessus les avaient guidés jusqu’à une taverne.
Jamais les habitants de sous le pont n’avaient mis les pieds dans un tel endroit. Kelil ne l’avait reconnu que par les descriptions de Grull.
Grull, d’ailleurs, se sentit soudain beaucoup mieux. Il se pressa d’aller au bar et de commander une bonne chope de bière moussante, sans se soucier de savoir comment il payerait ensuite.
Le tavernier le regarda d’un drôle d’air et détourna les yeux. Il ne servit pas Grull.
-De la bière ! répéta Grull.
Le tavernier fit comme s’il ne l’avait pas entendu.
Alors, l’homme qui les avait sauvés s’avança, tapa sur le bar et dit…
-De la bière pour tous mes amis, tavernier.
… sur un ton qui ne laissait pas beaucoup de possibilités de refus.
Il y avait peu de monde dans la taverne. Soit parce que l’heure ne s’y prêtait pas, soit parce que les gens-du-dessus avaient préféré rester à l’abri de la pluie. Quoi qu’il en soit, cela permit à la femme-du-dessus de les faire s’installer à une table près d’un feu. Kelil l’en remercia chaleureusement, Falina avait bien besoin de se sécher !
Ils étaient en tout et pour tout onze à être parvenus à sortir de sous le pont. Lorsqu’il retournerait chez lui, Kelil espérait bien retrouver tous ses amis. La vague ne pouvait pas leur avoir fait bien mal : elle s’était brisée sur le pont avant de passer dessous. Contrariée, elle avait dû retourner d’où elle venait plutôt que d’essayer d’entrer sous le pont.
-Le barrage à cédé plus tôt que nous le pensions, marmonna la femme-du-dessus à son compagnon.
-Nous aurions dû agir plus tôt.
-Nous n’avions pas d’échelle.
-Il en aurait fallu plus d’une pour tous les sortir de là à temps.
 -Et maintenant, c’est trop tard.
Le tavernier arriva avec deux chopes de bière et les posa devant l’homme et la femme-du-dessus. L’homme-du-dessus lui lança un regard noir et dit :
-J’avais pourtant précisé : « pour tous mes amis ».
-Vous ne pouvez pas être ami avec des gens comme ça, sire, répliqua le tavernier.
-Vous n’avez pas à juger de la qualité de nos amis, répliqua la femme-du-dessus, acerbe.
-J’ai le droit de juger de la qualité de mes clients. Et ceux-là ne sont pas de bonne qualité.
Et voilà, ça recommençait. Les gens-du-dessus n’aimeront jamais les habitants de sous le pont. Ils n’étaient pas assez bien pour eux.
-Vous préférez les faire mourir de soif ?
-Ils viennent de sous le pont, ils ne peuvent pas manquer d’eau !
Le tavernier partit d’un rire gras et s’éloigna d’un pas lourd.
-Tavernier ? appela la femme-du-dessus.
-Oui, Ma Dame ?
-Mon compagnon et moi désirons boire plus. Apportez-nous donc une douzaine de choppes.

 

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