Pluie d'injustice 1/6

Publié le par Sélène Alys


L’eau de la rivière montait dangereusement. Bientôt, elle quitterait son lit, noierait le pont… et ceux vivants sous sa protection.
Particulièrement large, ce pont avait été construit en temps de guerre pour rallier deux rives et permettre à plusieurs chars de combat et catapultes de passer de front. Autant dire que les habitants de sous le pont voyaient rarement le soleil.
Si seulement la pluie pouvait s’arrêter, songea Kelil. Juste un petit peu. Au moins le temps de nous mettre à l’abri.
La pluie durait depuis des jours et ne donnait pas signe de fatigue. Kelil se demandait parfois si les éléments eux-mêmes n’en avaient pas assez de lui. De lui et des pauvres gens qui vivaient en sa compagnie sous le pont.
Des rebuts de la société, voilà ce que nous sommes, pensa-t-il. Personne ne s’inquiète de savoir si nous survivrons à la pluie. Tout le monde à peur que la rivière déborde, mais personne ne se demande comment nous allons nous en sortir.
La rivière commençait déjà à disparaître sous l’eau. En plus de la pluie, il y avait le vent. Le pont ne suffisait pas à les protéger des violentes ondées. Cet endroit était déjà humide par nature, mais là, ça dépassait tout ce que Kelil avait connu. Il était né sous ce pont dix-sept ans plus tôt et n’avait jamais connu que lui. L’ombre du pont, la pêche sous le pont, la nuit sous le pont… Il n’était sorti qu’une fois de son, abri, avec quelques amis, pour se rendre compte qu’ils n’existaient pas aux yeux du monde. On les regardait sans les voir, on détournait le regard, on leur tournait le dos, on changeait de trottoir.
Ils n’étaient rien.
Souvent, sa mère lui disait qu’ils vivaient plus libres que la plupart des gens habitant hors du pont. Ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient quand ils le voulaient, ils n’étaient pas obligés de travailler, ils mangeaient ce qu’ils voulaient.
D’un autre côté, tout ce qu’ils avaient à faire sous le pont, c’était attendre que les jours passent. Ils ne mangeaient jamais rien d’autre que le poisson de la rivière.  De temps en temps, un mouton ou un cheval qui avait été emporté par le courant. Ils ne pouvaient même pas nager : soit le courant était trop fort, soit ils dérangeaient les pécheurs.
Toute une communauté était née sous ce pont. Une vie à part, loin du confort et de la vie bien réglée de ceux qui ne vivaient pas avec eux. Pour Kelil comme pour tous les autres, il n’y avait que deux mondes : celui qui se situait sous le pont, et celui qui n’y était pas. Ils ne connaissaient même pas le nom de la ville où le pont avait été construit.
-On ne peut plus partir, gémit Falina.
Sa petite sœur s’accrochait à son bras comme s’il pouvait y changer quelque chose, comme s’il pouvait la sauver. Lorsque l’eau monterait, il essaierait de nager en la tenant dans ses bras même s’il savait qu’ils finiraient par couler et se noyer. Kelil n’était pas encore capable de nager avec un poids accroché à ses bras. Le courant les mènerait au loin, et…
-C’est vrai, murmura Kelil sans songer à lui cacher la vérité. On ne peut plus partir.
Seuls deux escaliers menaient sous le pont. C’était l’un d’entre eux que Kelil avait emprunté lorsqu’il en était sorti et il avait eut l’espoir de l’utiliser de nouveau, mais l’eau et les débris qu‘elle charriait en avaient coupé l’accès. Ils étaient définitivement coincés et voués à mourir ici.
Falina tremblait. Leur mère était morte en la mettant au monde. Kelil avait entendu dire que les femmes ne mourraient plus en donnant la vie, chez ceux qui ne vivaient pas sous le pont. Rien que pour ça, il aurait aimé ne pas y vivre. Sa mère lui manquait terriblement.
-Comment on va faire ? gémit Falina.
-On attend, répondit froidement Kelil. Que veux-tu que nous fassions ? Nous ne pouvons plus nous en aller.
-Tu crois… Tu crois que ceux qui ne vivent pas sous le pont vont se soucier de nous ?  L’un d’entre eux au moins pourrait venir voir si on est bien à l’abri…
-Les gens qui ne vivent pas sous le pont ne se préoccupent pas de nous. Seuls leur vie et leurs problèmes les intéressent.
-Si quelqu’un est en danger, ici, tout le monde essaye de l’aider, plaida Falina.
-Pas là-haut.
C’était vrai. Kelil avait vu un voleur se faire couper la main sous ses yeux sous le regard de toute une foule. Personne n’avait fait le moindre geste pour empêcher ça.
Kelil détestait les gens d’en haut.
L’eau continue à monter. La pluie ne s’arrête pas.
Il regardait leur fin arriver sans peur. Ce n’était qu’une simple constatation. Ils allaient mourir. Si l’eau ne montait pas assez aujourd’hui, la pluie ne cesserait pas et continuerait son ascension demain. Ils ne survivraient pas à une telle pluie.
-Il doit bien y avoir un moyen, fit Grull à ses cotés. Nous ne pouvons pas rester là à attendre la mort !
Grull était arrivé sous le pont quelques années plus tôt. Il connaissait le monde d’en haut. Il avait essayé de dissuader Kelil d’y aller. Il l’avait prévenu : les gens d’en haut ne sont pas comme nous ! C’étaient eux qui avaient poussé Grull à rejoindre les habitants du pont. Il avait dit à Kelil qu’il avait été très riche, à une époque. Il travaillait tous les jours et mangeait autre chose que du poisson. Grull regrettait le monde d’en haut. Il ne l’avouerait à personne, mais tout le monde ici le savait. Il voulait remonter.
Ce n’était pas ici qu’il en trouverait le moyen.
Pour Kelil, Grull nourrissait les mêmes espoirs infantiles de Falina : que quelqu’un d’en haut pense à eux.
Quelque chose heurta violement le visage de Grull et y resta collé. Kelil tendit la main et retourna le papier.
C’était un avis de recherche.
Le visage représenté avait les cheveux roux en bataille. Impossible de ne pas le reconnaitre : son visage était parcouru de cicatrices et de creux, comme si un oiseau particulièrement furieux c’était acharné sur lui. À part ça, il n’avait pas l’air d’un criminel. Kelil ne savait pas lire, aussi ne put-il pas savoir ce qui était reproché à l’homme. Il ne satisfît pas la curiosité de Grull et Falina. Il roula le papier en boule et le lança dans la rivière.
-Viens, Falina, fit-il en lui prenant la main. On ne va pas rester là plus longtemps.
Il l’entraîna vers l’extérieur du pont, le plus loin possible des rives de la rivière en furie. Grull le rattrapa par le bras et le fit tourner sur lui-même. Falina eut l’impression de voler en suivant le mouvement de force. Grull leur montra le bord du pont d’un doigt fébrile.
-Regardez ! Regardez ! On a pensé à nous !

 

 

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