Jaguar 5/6

Publié le par Sélène Alys

Une semaine plus tard, alors qu’ils étaient tous deux allongés près de la rivière, il lui fit une nouvelle proposition. Aller chez lui…
Elle hésita avant de répondre, elle lui dit qu’elle devait y réfléchir, elle demanda conseil à Paul, et, finalement, elle y alla.
Il prit le volant de la voiture de Sonia et la mena jusqu’à chez lui.
Lorsqu’elle sortit de la voiture, elle resta un instant les yeux grands ouverts d’étonnement.
-Tu habite vraiment ici ?
-Oui. Pourquoi ? Tu pensais que je vivais dans une grotte, recouvert de peaux de bêtes ?
Il y avait de l’ironie dans sa voix, et elle rougit de confusion.
Elle avait devant elle une maison de plein pied, entourée par un jardin parfaitement entretenu d’au moins deux hectares fermé par une grille en fer forgé. La façade blanche et les plantes à chaque fenêtre rappelaient les maisons autrichiennes. Il n’y avait pas de voiture, et a priori pas de garage non plus. Ce déplaçait-il toujours sous forme de jaguar ?
-Ne reste pas plantée là. Je t’ai invité pour que tu entre, dit-il en faisant tourner la clef dans la serrure et en entrant.
Il la précéda jusque dans le salon, alors qu’elle gardait le nez levé vers les murs, impressionnée par la finesse de la décoration et, surtout, par son thème. Il semblait que Jaguar aimait l’art Inca.
Pour la première fois, elle l’observa en se demandant d’où il venait. Il n’était pas français, à en juger par son accent. Pourtant, il le parlait aussi aisément que si c’était sa langue natale. La couleur de sa peau rappelait un peu les Indiens d’Amérique, tout comme ses cours cheveux bruns. En fait, en y prenant garde, il avait bel et bien les traits d’un Indien.
-Tu viens d’Amérique du Sud ? demanda-t-elle en désignant les statuettes.
-Tu ne l’avais toujours pas deviné ? répliqua-t-il sans la regarder.
Il était en train de tirer les rideaux devant la baie vitrée, illuminant le salon de la lueur du crépuscule. Emerveillée, elle contempla le soleil se coucher à l’horizon. C’était bien plus beau vu d’ici que de chez elle.
-Non, finit-elle par dire. A vrai dire, je ne m’étais pas encore posée la question.
-Pourtant, tu as posées de nombreuses questions déplacées.
Elle rougit, sans pour autant quitter le soleil des yeux. Elle espérait que la lueur rougeâtre masquerait son trouble.
-C’était avant de savoir que tu ne voulais pas parler de ton passé. Et je ne t’ai jamais demandé d’où tu venais.
-Tu n’as pas employés ces termes, mais c’est un peu la même chose, répliqua-t-il.
Elle s’assit sur le canapé blanc, peu désireuse de continuer cette conversation. Elle n’avait aucune envie de l’énerver.
Il vint la rejoindre, un bras passé par-dessus le dossier du canapé, tourné vers elle. Ne la quittant pas des yeux.
-Comment as-tu eut toutes ces statuettes ? demanda-t-elle en se tournant vers les étagères, dans l’espoir de masquer son trouble.
-Ce sont des… héritages, répondit-il.
-Tu tiens sa de ta famille ?
-C’est le principe d’un héritage, oui.
-Comment ta famille a-t-elle pu entrer en possession de telles merveilles ? Tout ca devrait être dans un musée !
Plus elle observait les statuettes, plus elle le pensait. C’étaient des merveilles archéologiques, elles n’avaient rien à faire dans la maison d’un particulier.
-Aimerais-tu que les affaires de tes parents terminent dans un musée, à la vue de tous, plutôt que chez toi ? répliqua-t-il. Aimerais-tu entendre les commentaires d’inconnus sur un art que la plupart d’entre eux ne comprennent pas ? Je suis déjà allé dans un musée présentant de l’art Inca. Personne là-bas n’y comprend rien. Ni les visiteurs, ni ceux qui sont censés être des professionnels. Quand je lis les étiquettes de ces oeuvres, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment ces gens ont pu en arriver à de telles conclusions. Ils n’y comprennent rien. Ils ne savent rien.
Il poussa un long soupir et continua comme pour lui-même :
-Comment le pourraient-ils, d’ailleurs ? On ne sait que ce que l’on vit. Le reste, on ne fait quel e deviner. Tous ces archéologues, ces spécialistes… J’ai participé à des fouilles dans des temples Incas, tu sais. Je ne l’ai pas supporté plus d’une semaine. Toutes les idioties qu’ils peuvent dire en contemplant un simple mur…
-Je te trouve bien dur avec eux. Ils font leur métier, ils essayent de comprendre une civilisation disparue. C’est déjà beau qu’ils puissent interpréter ce qu’ils voient.
-Pas aux yeux de ceux qui savent, Sonia.
Elle se redressa d’un coup, soudain en colère contre lui. Elle avait bien remarqué son assurance, mais elle ne l’aurait jamais cru si arrogant.
-Que sais-tu d’eux ? Comment peux-tu savoir quoi que ce soit sur eux ? Personne ne sait rien, tout le monde essaye de comprendre.
-Tu ne pourrais pas comprendre, Sonia. Enfin… Si, tu le pourrais. Mais tu ne le croirais pas.
Il se redressa et se dirigea vers la sortie de la pièce.
-Je vais chercher de quoi boire. Tu veux quelque chose en particulier ?
Elle lui tourna le dos, bras croisés sur sa poitrine, boudeuse.
-Bien. Je vais t’apporter un peu de tout, alors.
Une fois seule, elle se tourna de nouveau vers les sculptures. Héritage de famille ? Vraiment ? Si c’était vrai, c’était peut-être pour ça qu’il semblait si sur d’en savoir plus que les professionnels sur les Incas.
-Quel est ton travail ? demanda-t-elle lorsqu’il revint, entre les mains un plateau chargé de verres et de bouteilles diverses.
Il posa le plateau sur la table basse en verre transparent et répondit, tout en remplissant deux verres d’une boisson prise au hasard :
-Je suis botaniste et herboriste.
Lorsqu’il releva les yeux de son ouvrage, il croisa son regard stupéfait.
-Un problème ?
-On s’attend un peu à tout sauf à ça, répondit-elle, toujours sous le choc.
Il éclata d’un rire où se mêlait le son de sa voix et le grondement du jaguar.
-Pourquoi ? Parce qu’il m’arrive de me promener paré de poils, de griffes et de crocs ? Une partie de ma vie reste normale, tu sais.
-Oui… je suppose… Je le supposais… C’est étrange de t’entendre le dire, en fait.
Il lui tendit son verre et se rassit, son propre verre plein à portée de lèvres.
-Pourquoi m’as-tu demandé de venir ici ? demanda-t-elle brusquement. Tu passe ton temps à me dire que je n’ai pas à me mêler de ta vie, mais maintenant tu me fais venir. Et ce diner, aussi, et…
Il leva une main pour la faire taire.
-je t’ai demandé de venir pour te parler. Comme ce que j’ai à te dire ne te plaira pas, j’ai préféré t’emmener ici pour que tes voisins ou un passant n’entende pas tes futurs éclats de voix et mes futures tentatives inutiles de te calmer.
Il tapota le canapé à coté de lui, l’invitant ainsi à venir se rasseoir, ce qu’elle fit, plus par curiosité que pour lui obéir.
Il attendit qu’elle finisse d’avaler le contenu de son verre et qu’elle le repose sur la table avant de commencer à parler :
-Que sais-tu des jaguars, exactement ?
Surprise par la question, elle bafouilla :
-Pas grand chose… Je sais que ce sont des animaux solitaires… territoriaux… euh… Je crois qu’ils font parti des super prédateurs… Qu’on en trouve en Amérique du Sud…
Sur ces mots, elle lança un coup d’oeil aux statuettes, puis à Jaguar.
-En Amérique centrale, rectifia-t-il. C’est tout ?
-Je ne sais pas vraiment… Ah si, je sais que les jaguars noirs sont très rares, que c’est une erreur de pigmentation ou quelque chose comme ça.
-Comme les albinos chez les humains ou les panthères noires, confirma Jaguar.
-C’est à peu près tout, termina-t-elle.
-C’est déjà beaucoup, répondit Jaguar. Assez peut-être pour que tu comprennes ce que je vais te dire.
Il s’installa confortablement dans son fauteuil, cherchant visiblement ses mots.
-Il y a une grande différence entre un jaguar et un homme, commença-t-il. Normalement, le jaguar vit seul toute sa vie, sauf au moment de la reproduction, et encore, il s’en va immédiatement après. Comme tu l’as dit, il est territorial. Moi aussi.
-Où veux-tu en venir ?
-Tout ce qui est sur mon territoire m’appartient, Sonia. Seulement, pour moi, un territoire ne s’arrête pas à des terres. Il s’étend aussi aux gens. Sonia… Désormais, tu fais parti de mon territoire…
-Quoi ?
Elle se redressa, rendue furieuse par ses paroles.
-Je fais partie de ton territoire ? Tu me prends pour un bout de terre ?
-Calme-toi et laisse-moi finir.
Elle ne se calma pas, pourtant, elle le laissa continuer.
-Sonia… Maintenant, pour toi, c’est une question de sécurité… Que tu fasses parti de mon territoire, je veux dire… La première fois qu’on s’est rencontrés, les blessures que j’avais… Je m’étais battu contre… une vieille connaissance, on va dire. Il était entré sur mon territoire, et je devais le faire partir. Parce que sinon, ca serait le chaos ! Il… Je ne sais pas vraiment comment t’expliquer ça, mais il ne chasse pas que des animaux. Et il ne le fait pas non plus juste pour se sustenter. Il leur voue une haine profonde, et si je ne me sentais pas si coupable, je ferais sans doute pareil. Sonia… Ce jour-là, tu m’a non seulement sauvé, mais tu a aussi sauvé beaucoup de gens. Vu le nombre de fois où nous nous sommes rencontrés, tu porte mon odeur, et il la sentira si jamais il te croise. Il saura alors qu’il ne doit pas te toucher, parce que tu fais parti de mon territoire, et que pour te protéger, je n’hésiterais pas à l’attaquer. Et il sait qu’il est moins fort que moi.
-Il est comme toi ?
-Non. Si. A peu près. Pas tout à fait. Ce n’est pas un jaguar. Mais il peut se transformer comme moi. C’est un jaguarondis. Euh… Un félin d’Amérique du Sud, plus petit que le jaguar. Lui, il est roux. Un beau roux, d’ailleurs. Je n’ai pas aimé abimer son pelage… Enfin, euh…Nous sommes originaires du même endroit. Nous avons le même passé. Mais nos pas se sont séparés au pire moment de notre vie. Il n’a jamais pardonné. Moi non plus, mais je ne le fais pas payer à tout le monde. Le passé est le passé, pas vrai ? Il est venu ici. Il n’aurait jamais du se trouver en France. Je suis inquiet, parce que s’il part vers l’Espagne… Il n’est pas très intelligent, c’est pourquoi il continue à s’attaquer à moi. Il me déteste et me rend responsable… Il a raison. Je suis responsable. C’est pourquoi je ne l’ai jamais tué. Il… C’est lui qui a tués les chasseurs. Quand il s’est attaqué à moi, il aurait pu m’avoir parce que mes blessures se sont prises dans les branches d’arbres et que j’étais fatigué, je n’ai pas pu me transformer. Sonia… Crois-moi… Si un autre homme typé comme moi t’aborde… Surtout… Surtout ne nie pas me connaitre ! Il ne faut pas! Il te tuerait... ou pire, il t’utiliserait pour m’atteindre. Tu ne sais pas de quoi il est capable. Sonia, crois-moi. Ce n’est pas seulement mon instinct possessif qui me fait te déclarer mon territoire. C’est aussi mon amour pour toi et mon besoin de te savoir en sécurité. Sonia…
Pendant qu’il parlait, il s’était levé et rapproché d’elle, les mains jointes devant lui dans un geste suppliant.
Elle ouvrait la bouche pour parler lorsque la porte d’entrée s’ouvrit et qu’une femme apparut. Typé indienne, comme Jaguar, elle portait des vêtements trop sexy pour être honnêtes.
-Je dérange ? demanda-t-elle avec une ingénuité feinte.
-Je t’avais demandé de ne pas rentrer ce soir, lui reprocha Jaguar immédiatement.
Il avait mis les mains dans son dos et avait pris un masque impassible.
-Je suis fatiguée, je pensais que tu avais terminé.
-En ce cas monte te coucher et laisse-nous, répliqua-t-il en désignant le couloir d’une main rageuse, avant de se retourner vers la photographe :
-Sonia…
En réponse, elle lui asséna une gifle qui retentit dans toute la maison.
-Qui est cette femme ?
-Une vieille amie. Elle… Comme le jaguarondis, je la connais depuis ma naissance…
Puis, comprenant enfin la raison de sa colère :
-Ce n’est pas ma maitresse ! Ni ma femme, ni rien du tout… C’est une amie d’enfance, elle est comme moi, je…
-Comme toi ?
-Oui ! Oui ! C’est un oncille ! Tu sais, on dirait un petit chat avec de longues pattes, une petite queue et un pelage…
-Je me fiche de savoir ce qu’est un oncille ! Je n’y connais rien en félin et je ne veux pas m’y connaitre !
Elle se dirigea à pas rageurs vers la sortie :
-Fais ce que tu veux avec elle, je ne veux pas le savoir. Elle, elle doit réellement faire partie de ton territoire.
Elle avait craché ce dernier mot comme une insulte. Avant de claquer la porte derrière elle, elle ajouta :
-Tu ne peux pas me demander de faire ce que tu veux, de me déclarer ton territoire, si tu vis avec cette fille, et si je ne comprends pas de quelle danger tu es censé me protéger. A mon avis, ne plus m’approcher de toi devrais suffire à me protéger de n’importe quoi et de n’importe qui !
                                                                                      *
                                                                                      **
-Je ne comprends rien à ce que tu me raconte, dit pour la énième fois Paul en tendant le paquet de mouchoirs à Sonia. Il t’a dit qu’il t’aimait, non ?
-Il vit avec une femme ! Une gravure de mode, une… une… le genre de fille que je déteste.
-Dont tu es jalouse, tu veux dire, marmonna Paul entre ses dents.
-Il… il… il me demande d’être à lui, mais il… il ne m’explique rien… je ne comprends rien à ce qu’il veut… son territoire ! Moi ! Je ressemble à une plante verte ?
Elle se moucha bruyamment et repris d’une voix toute aussi larmoyante :
-S’il ne me dit rien, comment veux-t-il que je le comprenne ? Et puis, je ne me serais pas autant attaché à lui si j’avais su qu’il y avait cette fille chez lui ! Je ne serais jamais allé chez lui, déjà.
Paul poussa un léger soupir, trop léger pour qu’elle puisse l’entendre, heureusement, et attendit la suite, résigné à ne rien comprendre à ce qu’elle racontait.
-Et c’est quoi ces histoires de jaguarondis, de oncille ou je ne sais quoi ? Je n’y connais rien en félins, moi ! Ca pourrait tout aussi bien être des petits chats que des tigres, comment pourrais-je le savoir ?
Il s’arrêta, le temps de sangloter une ou deux fois, puis repris :
-Je ne veux plus jamais le voir. Jamais ! Il est trop… Trop…
Décidé à rester sur une conversation qu’il pouvait comprendre, Paul garda volontairement de coté ces histoires de plantes vertes et de félins :
-Il t’a dis que c’était une amie d’enfance. Pourquoi refuses-tu de le croire ?
-Si tu l’avais vue, tu comprendrais ! Qui croirait qu’il n’a que des relations amicales avec une fille pareille ?
-Il t’a donné l’impression d’être son amant ? Il a fais quelque chose qui a pu te faire penser ça ?
Elle secoua la tête négativement.
-Non. Mais ca ne change rien. Je n’arrive jamais à vraiment savoir ce qu’il à dans la tête. IL est tellement…
-C’est ce que tu aime chez lui, non ? Ce coté secret et insaisissable. C’est bien pour ça que tu as continué à le voir après qu’il t’ais laissée sans nouvelles si longtemps.
-Oui. Mais ce n’est pas une raison ! Il aurait du me dire qu’il vivait avec une fille comme elle. Et puis, c’est quoi ce métier ? Botaniste ? Herboriste ? Il aurait du être, je ne sais pas moi, militaire, garde forestier, directeur d’un zoo, quelque chose qui colle avec le personnage ! Mais non ! Botaniste !
-Tu ne vas quand même pas lui en vouloir d’avoir un métier honorable.
-Non. Non, mais… C’est trop ! Ca fait beaucoup trop pour une seule soirée, ce genre de nouvelles ! Je ne veux plus le voir !
-Jusqu’à ce que tu aies acceptée l’idée qu’il ne couche pas forcément avec sa colocataire, et qu’il est un botaniste tout ce qu’il y a de plus classique.
Il ne mentionna pas cette histoire de territoire et de félins. Surtout, rester sur un terrain connu.
-Non. Jamais !
Elle avait l’air si catégorique qu’il la laissa seule avec son paquet de mouchoirs presque vide, sa tristesse et sa colère.
Avec un peu de chance, ca irait mieux le lendemain.
                                                                                     *

                                                                                    **
Seule dans son bureau – Paul avait cessé de venir la voir pour savoir comment elle allait et Bob avait décidé qu’il n’avait pas besoin d’elle en ce moment et lui avait donnée une bonne vingtaine de photos à retoucher pour les rendre utilisables – elle réfléchissait aux dernières nouvelles.
Pouvait-elle réellement en vouloir à Jaguar de lui avoir cachée l’existence de cet… qu’avait-il dit ? Oncille ? Et l’autre, cette vieille connaissance, c’était quoi, déjà ? Un jaguar quelque chose. Il avait dit que c’était plus petit qu’un jaguar…
D’autres gens capables de se transformer… D’autres comme Jaguar… Elle n’avait jamais pensé qu’il pouvait ne pas être unique…
Et ces sculptures Incas… « Héritage familial »…
Prise d’une soudaine inspiration, elle se pencha sur son ordinateur et se connecta à internet. Elle n’avait pas songé à chercher s’il y avait des traces d’un homme Jaguar dans le passé.
Il ressortit de ses recherches plusieurs choses, farfelues ou fondées. Mais ce qui attira le plus son attention furent les informations que les civilisations précolombiennes. Les Incas n’en faisaient-ils pas parti ? Pour ces civilisations, le jaguar était un symbole de puissance et de force. Il était présent sur de nombreuses céramique ou sculptures. Il y avait les mayas, qui considéraient que le jaguar permettait la communication entre les vivants et les morts et protégeaient la maison royales. Et puis les Aztèques, pour lesquels le jaguar est le représentant du roi et du guerrier, et même le totem d’une puissante divinité, Tezcatlipoca.
Depuis qu’elle côtoyait Jaguar, elle n’avait jamais songé à faire ce type de recherches, et elle le regrettait. L’homme-jaguar… puissance, force, royauté, guerrier, vivants et morts… Etait-ce pour cela que jaguar en savait tant sur les Incas ? Parce qu’ils vénéraient ce qu’il est ?
Le léger bruit d’une main qui toque à sa porte la fit sursauter, lui faisant perdre le fil de son raisonnement.
Paul entre-ouvrit la porte et passa la tête par l’entrebâillement :
-Tu es disponible ? demanda-t-il timidement.
-Qu’est-ce qu’il y a ? répliqua-t-elle, peut-être un peu plus sèchement qu’elle l’aurait voulu.
-Il y a quelqu’un ici pour toi. Sonia… Je devrais peut-être lui dire que tu n’es pas là. IL ne m’inspire pas confiance…
-Laisse-le entrer.
Elle ferma les pages internet – inutile de montrer à son visiteur qu’elle ne travaillait pas réellement – afficha des photos de chatons et se dressa pour l’accueillir.
-Bonjour, dit-elle poliment en lui tendant la main pour qu’il la serre. Installez-vous.
Elle lui désigna la chaise de la main. Il secoua la tête :
-Je n’ai nul besoin de m’asseoir. Je ne compte pas rester longtemps.
-Comme vous voudrez… Que puis-je faire pour vous ? répondit-elle en essayant de ne pas se sentir déstabilisée face au regard de l’inconnu.
Un sourire élargit ses lèvres, dérangeant, un peu malsain… Elle fronça les sourcils, soudain inquiète, avec en tête les paroles de Jaguar.
-La première chose à faire ne serait pas de me demander mon nom, mademoiselle ?
Elle n’avait jamais su comment demander à quelqu’un comment il s’appelait, aussi espérait-elle toujours quel es gens se présenteraient d’eux-mêmes. En l’occurrence, elle fut bien obligée de poser la question :
-Comment vous appelez-vous, monsieur ?
Il se pencha au dessus du bureau, les mains à plat sur la surface de bois. Alors qu’il était si près, elle remarqua ses yeux aussi vert que ceux d’un chat, et ses pupilles… elle ne savait pas ce qu’elles avaient exactement, mais elles étaient étranges…
-Depuis bien longtemps maintenant, on me nomme Castigo.
Châtiment en espagnol, traduisit aussitôt Sonia. Ce qui suffit à la mettre mal à l’aise.
-Ce n’est sans doute pas votre véritable nom, répliqua-t-elle, bien décidé à lui cacher sa peur croissante.
-Mon véritable nom est devenu imprononçable pour les gens comme vous.
Il se pencha encore plus vers elle, et elle fut bien forcée de reculer la tête pour éviter tout contact :
-Dites à Cobarde que vous empester son odeur. Dites-lui qu’il à plutôt intérêt à me laisser faire ce que je veux ici s’il ne veux pas retrouver votre cadavre dans sa chère forêt, rongé par les vers et à moitié dévoré par moi. Dites-lui, mademoiselle, que ce n’est pas lui qui m’empêchera de faire ce que je veux. Et que quoi qu’il arrive, je finirais par le tuer. La dernière fois, il a eut de la chance. Beaucoup de chance.
C’était lui. La vieille connaissance de Jaguar. Le…
-Un jaguarondis n’a pas la force de tuer un jaguar, répliqua-t-elle.
C’était idiot, mais elle se sentait forcée de protéger Jaguar. Ou… Cobarde ?
Lâche ?
Castigo feula, et elle sentit l’odeur de la viande froide dans sa gorge.
-Vous n’êtes qu’une proie pour moi, mademoiselle. Ne l’oubliez pas.
Il se dirigea vers la porte et continua :
-Un jaguarondis à beaucoup d’atout que n’a pas un jaguar. Je finirais par le tuer. Je ne rêve que de ça. Jour et nuit, depuis si longtemps
-Un jaguarondis n’a jamais fait l’objet de mythe, pourtant.
Il se tourna vers elle et feula de nouveau, avec colère. Elle eut l’impression de voir un énorme chat furieux.
-Je n’ai que faire de l’avis d’une proie qui pu la peur et Cobarde.
Quand il fut partit, elle retomba sur sa chaise, les membres tremblants. Il lui fallut de longues minutes avant de pouvoir reprendre le contrôle d’elle-même. Puis, elle réfléchit.
Jaguar devait peut-être savoir que ce Castigo était sur son… territoire, à défaut d’autre terme.
                                                                                                *
                                                                                                **
Ce fut l’oncille qui lui ouvrit la porte. Le crépuscule n’était même pas encore en approche qu’elle portait déjà ce qui ressemblait plus ou moins à une nuisette, avec encore moins de tissu que ça. Elle était si peu couverte que Sonia avait envie de détourner le regard pour ne pas apercevoir l’intimité de la femme.
-Que voulez-vous ? demanda l’oncille avec un sourire, il fallait bien l’avouer, absolument ravissant.
-Je voudrais parler à… votre ami.
Sonia n’osait pas l’appeler Jaguar devant l’oncille. Penser que cette femme connaissait le vrai nom de jaguar et pas elle l’horripilait.
-Il travail encore, à cette heure-ci.
L’oncille regarda quelque chose au mur à l’intérieur de la maison, probablement l’heure, puis continua :
-Vous pouvez entrer pour l’attendre, si vous voulez.
Pourtant, elle ne s’écarta pas pour lui laisser le passage.
-Merci, répondit hypocritement Sonia. J’ai un message très important à lui faire passer.
Elle s’avança et l’oncille fut bien forcée de s’écarter pour lui laisser le passage.
Sonia se dirigea directement vers le salon et s’assit sur le canapé blanc, le dos droit, les mains crispées sur ses genoux, bien décidée à attendre l’arrivée de Jaguar sans se préoccuper de l’oncille. Celle-ci, pourtant, ne lui laissa pas d’autre choix que de la supporter. Elle vint s’asseoir à coté de Sonia et, lui tendant la main, dit :
-On m’appelle Gatita.
-Encore de l’espagnol ? Vous faites tous une fixation là-dessus ?
L’oncille s’assombrit et rabaissa sa main avant même que Sonia n’ai eut le temps de la serrer – non pas qu’elle en ait eut la moindre envie.
-Vous n’imaginez pas à quel point, Sonia.
Le fait qu’elle l’appelle par son prénom força Sonia à faire de même.
-Expliquez-moi, en ce cas, Gatita.
Gatita secoua la tête.
-Non. Je n’ai pas à vous raconter notre passé.
-Pouvez-vous au moins m’expliquer qui est Castigo ?
Gatita lui lança un regard qui la transperça de part en part.
-Il vous a parlé de Castigo ?
-Vaguement. Il ne m’avait pas donné son nom… son surnom, je veux dire.
-En ce cas, comment le connaissez-vous ?
Elle montrait les dents maintenant, et elles semblaient plus pointues que la normale… Elle s’était aussi rapprochée de Sonia dans un de ces gestes félins dont Jaguar avait le secret, lui aussi…
-Il est venu me voir à mon bureau, répondit Sonia sans réfléchir, impressionnée par le changement d’attitude de Gatita.
Elle n’avait plus devant elle une femme fatale presque nue. Il s’agissait maintenant d’un animal sauvage, prête à bondir sur Sonia au moindre faux pas. Désormais, la photographe se sentait prise au piège, comme une souris imprudente.
-Pourquoi est-il venu ?
Sonia avait eut l‘intention d’en parler à Jaguar, et seulement à Jaguar. Mais l’attitude de Gatita ne lui laissait pas le choix. Elle n’avait pas envie de la voir devenir un oncille – quoi que soit cet animal – et lui sauter à la gorge.
-Il voulait transmettre un message à celui qu’il appelle Cobarde.
-Quel message ?
-Pourquoi l’appelle-t-il ainsi ?
-Il vous l’expliquera s’il le désir.
- Comment l’appelez-vous, vous ?
-Mi amor. Quel message ?
-Mi amor ?
-ca vous dérange ?
-Je doute que tout le monde le nomme ainsi…
-Et tout le monde ne m’appelle pas Gatita.
-C’est lui qui vous appelle comme ça ?
-C’est le nom le plus affectueux qu’il ait trouvé pour ne pas avoir à répondre à mon amour. Quel message ?
Pour ne pas avoir à répondre à mon amour.
Si elle l’avait pu sans paraitre étrange à Gatita, Sonia aurait rougie de confusion. Il n’avait donc pas mentit. Il n’était pas l’amant de cette superbe femme. Du coup, elle n’hésita plus à appeler Jaguar par le surnom qu’elle lui avait donné.
-Castigo à dit que Jaguar… ou quel que soit son véritable nom… ou son surnom usuel… que Jaguar n’était pas de taille à l’empêcher de faire ce qu’il voulait. Qu’il le tuerait. Que…
Elle butta sur ces derniers mots. Même si maintenant elle ne doutait plus que Gatita n’était pas la maitresse de Jaguar, elle avait du mal à se résoudre à le dire. Après tout, malgré ce qu’elle avait pu croire au début, Gatita n’avait pas l’air d’être le genre de femme à risquer de se faire dévorer vivante par Castigo.
-Que ? insista Gatita.
-Que s’il lui mettait des bâtons dans les roues, il retrouverait mon cadavre dans sa forêt, dit-elle très vite.
Gatita garda le silence. Longtemps. Trop longtemps. Puis :
- Allez-vous-en. Partez d’ici. Laissez Mi amor en paix.
-Mais…
-Jamais… Jamais Mi amor n’a eut à affronter une telle situation. Et il ne doit pas l’affronter !
Gatita lui pris le poignet et serra, sans doute inconsciemment, trop fort pour la résistance de Sonia, qui laissa échapper un cri de douleur. Pourtant, l’oncille ne lâcha pas prise.
-Mi amor a toujours pris garde à n’avoir personne a qui s’accroche, Sonia. Il savait que ce genre de chose risquait d’arriver. Il espérait que faire de vous une partie de son territoire vous protégerais. Mais ca n’a pas marché. Bien au contraire. Castigo le hait assez pour risquer d’empiéter sur son territoire. Vous êtes en danger, Sonia. Mais surtout, Mi amor est en danger. A cause de vous. Partez. Ne lui dites jamais ce que vous venez de me dire. C’est le meilleur moyen pour vous protéger tous les deux. Ainsi, il arrêtera Castigo avant que la situation ne s’aggrave. Disparaissez de sa vie. C’est la meilleure chose à faire. Pour vous. Pour lui. Pour les gens qui auront la vie sauve grâce à ça.
-Les gens ?
-Castigo est ici pour tuer. Pas seulement Mi amor, mais tout espagnol présent ici. Partout où il passe, les espagnols meurent. C’est un tueur en série, Sonia. Depuis des années et des années. Plus que vous ne pouvez en compter, plus que vous n’en avez vécues. Il n’a jamais pardonné à nos bourreaux, et il s’est donné pour charge de les tuer tous jusqu’aux derniers. Aujourd’hui, ce ne sont que leurs descendants, et pourtant, il continue. Ces gens ne sont pas responsables, Sonia ! Aujourd’hui, seul Mi amor peut combattre Castigo. Seul un jaguar est plus fort qu’un jaguarondis !
-Et vous ?
-L’oncille est bien plus faible que le jaguarondis. Je pouvais tuer des espagnols, en les prenant en traitres, en les trompant, en les surprenants. Mais je ne peux pas tuer un jaguarondis qui sait qui je suis. Croyez-moi, Sonia. Mi amor est et à toujours été l’unique jaguar. La plupart d’entre nous sont morts aujourd’hui. Réellement morts, cette fois-ci. Ceux qui restent craignent Castigo ou sont de son avis. Quoi qu’il en soit, ils le laissent faire. Soyez heureuse de ne pas être espagnol. Car si en plus d’être devenue quelqu’un d’important au coeur de Mi amor, la haine de Castigo n’aurait plus de limites.
                                                                                      *
                                                                                      **
-Je vais arrêter de le voir, dit Sonia à Paul, au téléphone, une fois rentrée chez elle. Définitivement. Il… Je n’ai pas tout compris. A vrai dire, je n’ai pratiquement rien compris. Mais j’ai compris que si je continuais à le voir, ca ne ferait qu’aggraver sa situation. Paul… Je l’aime, tu sais. Je m’en suis rendu compte aujourd’hui, en parlant avec Gatita. Je l’aime… Et je ne suis même plus en mesure de le lui dire en face.
Elle raccrocha, incapable de continuer à parler au travers de ses larmes.
                                                                                       *
                                                                                       **
Des jours, des mois passèrent sans qu’elle n’ait de nouvelles de Jaguar. Elle pensait tout le temps à lui et passait beaucoup de temps à contempler la photo prise le premier soir, unique souvenir qui lui restait de lui. Elle avait arrêté de se rendre dans cette forêt, de peur de le croiser de nouveau.
Il n’était jamais venu al voir. Peut-être que Gatita lui avait expliquée la situation. Peut-être qu’elle lui avait mentit. Sonia ne savait pas la vérité. Au fond, peut-être ne voulait-elle pas la connaitre. Peut-être était-elle heureuse d’imaginer que Jaguar l’évitait désormais pour assurer sa sécurité. Peut-être espérait-elle le voir franchir le pas de sa porte et poser sur elle son beau regard ambré. Peut-être…
Un jour, ce fut Paul qui franchit la porte de son bureau, une lettre à la main. Il lui dit qu’une femme superbe l’avait déposée pour elle. Elle avait refusé de monter voir Sonia.
Sonia prit la lettre. Et, lorsqu’elle la lu, enfin, elle connut la vérité.
Elle aurait préféré l’ignorer à jamais.

game_of_thrones__spearmaiden_by_patrickmcevoy-d3f6li3.jpg

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article