Confession_partie2 (fin)

Publié le par Sélène Alys

Il était épuisé par la bataille, sale, et n'avait plus cet air supérieur et sadique qu'il avait la dernière fois où je l'avais vu. Mais c'était lui, il n'y avait aucun doute possible. Je compris alors pourquoi j'avais fait tout ça, pourquoi j'avais voulu survivre, pourquoi j'avais travaillé pour l'armée de V alors que c'était une armée qui m'avait pris ma mère.

Pour avoir une chance de le retrouver.

Je faillis en parler de suite. Bien me prie de me taire. Car après les avoir emprisonnés, je partis à la recherche de mon chef pour lui expliquer la situation.

Il me comprit parfaitement.

Le soir même, on me donna un pistolet et l'autorisation d'entrer dans la prison.

Une détonation, une seule, creva la nuit. Le sang coulait sur la paillasse, les prisonniers me regardaient avec horreur. Attachés aux murs par des fers, ils ne pouvaient pas m'attaquer pour prendre mon arme. Ils ne pouvaient pas non plus me tirer de ma contemplation morbide du cadavre de cet homme qui avait pris tant de plaisir à tuer ma mère.

Plusieurs jours plus tard, on vint me chercher pour m'emmener devant mon chef. Plutôt content de mes activités souterraines, il me dit que V me devait beaucoup et que je pouvais demander ce que je voulais, on me l'accorderait.

Ce que je demandais alors, c'était un aller simple pour C, contrée natale de ma mère.

C'est ainsi que je me retrouvais ici. Seul, âgé de 15 ans à peine, et le cœur déjà mis en lambeaux par la guerre.

On m'avait donné assez d'argent pour vivre un mois ici.

Le passage entre un pays en guerre depuis 15 ans et une nation en paix ne fut pas simple. Je dû m'habituer à ne pas surveiller chaque passant, à ne pas chercher à voir les éventuelles armes qu'ils portaient, à ne pas évaluer leurs capacités au combat et l'usage que je pourrais en faire. Je n'ai malheureusement toujours pas perdu cette habitude qui était la mienne d'écouter et retenir tout ce qu'il se disait autour de moi. Les premiers mois, cela me fut très utile; ainsi, je parvenais mieux à attirer l'attention des personnes que j'abordais, et malgré mon jeune âge et mon apparence sauvage, je parvenais à gagner leur confiance. Ainsi, je parvins à trouver un travail pour subsister, tandis qu'en parallèle, je faisais ce pour quoi j'avais voulu revenir: je cherchais à savoir si mon père était encore en vie et s’il avait pu être rapatrié, ainsi que les parents de ma mère.

Ces derniers, je les retrouvais deux ans plus tard. Aujourd'hui, ils ignorent encore que j'existe.

Je les avais observés de loin, et j'avais constaté que leur vie était bien rangée et heureuse. À aucun moment je ne les avais entendus parler de leur fille. Ils avaient l'air si heureux... avais-je le droit de leur amener le malheur? Pouvais-je aller les voir et leur annoncer la mort de leur fille, tout en leur disant que, moi, j'étais leur petit-fils? Oserais-je me montrer devant eux alors que j'avais survécu tandis qu'elle était morte sous mes yeux?

Je décidais que non, alors je partis sans même leur adresser la parole.

Vous voyez, je commençais à retrouver quelques émotions humaines.

Il n'est guère facile pour quelqu'un comme moi de faire preuve de véritables sentiments.

Je m'éloignais d'eux, et ce faisant, j'eus l'impression de laisser ma mère derrière moi. Comme si, enfin, je parvenais à oublier sa mort et me remettais à vivre. La guerre était loin derrière moi.

En tout cas, je le croyais.

Mon nom était désormais connu au V. J'eus la visite de l'armée, de journaliste, d'hommes du gouvernement... certains voulaient que je reprenne du service dans l'espionnage, d'autres que je leur raconte ce qu'il s'était réellement passé pendant ces cinq ans où j'avais été soldat, d'autre encore m'exhortaient à garder le silence éternellement... ce que j'aurais fait si les évènements de me poussaient pas aujourd'hui à tout vous révéler.

Car ce n'est pas seulement pour raconter ma guerre que j'utilise ce micro aujourd'hui. C'est aussi pour vous dire que pour un ancien espion, la guerre ne s'arrête jamais.

Si aujourd'hui je vis dans un pays en paix et donne l'impression d'être moi-même en sécurité, il n'en est rien.

La guerre m'a rattrapée, et elle veut me faire payer mes actes.

J'ai commis le tort en arrivant ici d'utiliser mon véritable nom, celui-là même qui a permis à tant de gens de m'interroger. C'est ce nom qui a permis à d'anciens combattants de me retrouver, et d'essayer de me tuer.

Ces hommes considèrent que U aurait dû gagner la guerre. Ils estiment que je suis, moi, responsable de leur défaite. Sans penser que je n'ai pas pris part à la dernière bataille: j'étais au QG, à attendre la fin des combats. Car en plus d'être un espion, j'étais un lâche.

Ces hommes essayent de me tuer depuis maintenant plus de 16 ans.

Leur première tentative eut lieu cinq ans après la guerre: le temps de s'organiser et de me retrouver, j'imagine. Ils posèrent un piège sur ma porte d'entrée. En tournant la poignée, j'aurais dû exploser.

Par chance pour moi et par malchance pour eux, ce jour-là je n'entrais pas par la porte, mais par la baie vitrée. Mû par des habitudes prises durant la guerre, j'alternais ma façon de rentrer chez moi. Je ne m'étais pas encore détaché de mon passé.

Je ne me rendis pas compte immédiatement de la présence de cette bombe. Ce n'est que le lendemain matin, alors que j'allais m'en aller que je la remarquais. Le mécanisme était assez simple, et même si je n'ai eu qu'un piètre entraînement de démineur, je n'eus aucun mal à la rendre inoffensive.

Je ne peux qu'imaginer la surprise de mes ennemis lorsqu'ils me virent sortir sans m'avoir vu entrer.

Depuis ce jour, les tentatives de meurtre se sont multipliées. Des plans les plus simples, comme m'attirer dans une chambre d'hôtel par une tueuse, au plus compliquée, comme modifier mes horaires aux derniers moments et me pousser à passer dans un endroit préalablement piégé, se succédèrent. Aucun ne réussit jamais, car l'avantage qu'il y avait à avoir été espion et non soldat, c'est que ma méfiance était bien plus grande que la leur. Moi, j'étais habitué à mettre ma vie en jeu à chaque fois que j'avalais quelque chose que je n'avais pas moi-même préparé, à peser chacun de mes mots pour ne pas offenser quelqu'un de plus dangereux que moi, à observer chaque détail pour m'assurer qu'on ne m’avait pas repéré et qu'on ne cherchait pas à me tuer. Alors qu'eux ne connaissaient pour la plupart que des champs de batailles, où la survie se faisait à la force des armes et non avec la discrétion d'un assassin.

Chaque fois que je survivais, je me posais cette même question: pourquoi?

Quel intérêt pouvait-on trouver à ma mort? Avais-je déplu à quelqu'un, suffisamment pour qu'il veuille m'éliminer? Avais-je entendu de précieux secrets?

Chaque fois mes pensées se tournaient vers un seul et même point: la guerre. Seuls des hommes qui m'avaient connu à cette époque pouvaient vouloir ma mort avec autant d'acharnement. N'importe qui aurait abandonné au bout de la troisième ou quatrième tentative infructueuse, mais eux persistaient encore par-delà les années.

Et moi, je continuais à vivre ma vie comme si de rien n'étais. Je mets au défi quiconque me connaît depuis longtemps de s'être déjà douté que je luttais pour ma survie chaque jour.

Petit à petit, je gravissais les échelons et je prenais de l'importance. Je gagnais bien ma vie désormais et je pouvais m'offrir des moyens de protections des plus perfectionnés. Quand on me demandait pourquoi je me protégeais autant, je répondais simplement que j'avais peur des voleurs. Je me rends compte aujourd'hui que c'était un piètre mensonge à la vue du dispositif qui protège ma demeure et mon véhicule.

Et puis, un jour, ils m'attaquèrent de front. Je n'étais pas seul chez moi ce jour-là: un haut-gradé, venu me demander une nouvelle fois de réintégrer ses services, était présent. Cet homme, c'était celui qui m'avait guidé vers la base arrière des années plus tôt. J'avais conservé de bonnes relations avec lui et, durant la guerre, il m'avait protégé et réconforté de nombreuses fois. Je répugnais à lui opposer un refus, mais je ne pouvais faire autrement. Mes ennemis d'aujourd'hui se rendraient bien compte que si je retournais au V, c'était pour reprendre mes anciennes activités. Je ne pouvais pas prendre ce risque.

Ils étaient trois pensant qu'un homme seul ne pourrait pas leur faire front. Ils oubliaient qu'un haut-gradé tel que mon hôte pouvait se déplacer en territoire étranger armé.

Il me fallut du temps pour faire disparaître les taches de sang sur le sol et les murs, tandis que le militaire se débarrassait des corps. Aujourd'hui encore, j'ignore ce qu'il en fît. Toujours est-il que nulle part je n'entendisse parler d'hommes retrouvés morts, tué par balle.

Lorsqu'il revint me voir, je fus bien forcé de lui expliquer toute l'histoire. Il comprît alors mes raisons, et me proposa son aide, que je refusais. Je ne voulais pas l'impliquer plus qu'il ne l'était déjà: même haut-gradé, il ne pouvait pas se trouver mêlé à des meurtres en territoire étrangers sans s'attirer d'ennuis.

Je ne sais pas si mes ennemis surent que je n'étais pas l'auteur des meurtres. Quoi qu'il en soit, je fus tranquille pendant quelques années après ça. Je sais que mon ami avait commencé des recherches au V pour trouver ceux qui en avaient après ma vie, et qu'il fit quelques razzias efficaces. Mais ceux qui voulaient ma mort étaient trop nombreux pour qu'on puisse les éliminer. Il y en aurait toujours un, quelque part, qui chercherait à me tuer.

Ceci, je vous le dis pour vous faire comprendre qu'une guerre ne s'arrête pas lorsqu'un pays le décide. La guerre, ma guerre, n'a toujours pas de fin. Même si aujourd'hui, j'ai l'intention de lui en faire trouver une.

Pendant ces années de quasi-tranquillité, je fis la rencontre de Sora. Elle ne vivait pas dans le même monde que moi: elle était rayonnante de vie, avait toujours le sourire aux lèvres, ne connaissait rien de la guerre. Elle avait grandi en C, loin des conflits, et si elle compatissait pour les souffrances endurées par les habitants de V, elle ne pouvait les comprendre.

C'est après plusieurs rendez-vous avec elle que je me suis rendu compte que mon cœur n'était pas aussi dur que je le pensais. D'un côté, je ne montrais aucune émotion face aux dangers qui me menaçaient, et de l'autre, je fondais devant elle. Elle avait une gentillesse en elle que je n'avais jamais vue auparavant. Elle était franche, aussi ne craignais-je pas qu'elle travaille pour mes ennemis. Car, depuis le début des attaques, je me méfiais autant des femmes que des hommes. Je ne m'attachais à personne et ne m'ouvrais jamais. Il n'y a pas dans cette station une seule personne qui savait que j'étais un soldat auparavant. Et pourtant, je travaille ici depuis des années.

Mais elle... petit à petit, je tombais amoureux d'elle. Je sais que je ne devrais pas te le dire ainsi, Sora, mais c'est la vérité: je t'aime, et c'est à cause de cet amour pour toi que je fais cela aujourd'hui.

Je t'aime, et ça c'est su. C'est là que mes ennemis ont refait surface. Cette fois-ci, leurs plans étaient différents : plutôt que d'essayer de me coincer pour me tuer, ils voulaient me faire venir à eux. Aussi, un soir, ma téléphonèrent-ils. Ce qu'ils me dirent était simple: où je me livrais à eux, ou tu mourrais.

Je pensais pourtant qu'ils avaient compris depuis longtemps que je n'étais pas homme à me laisser dicter ma conduite.

Je leur raccrochais au nez, et ce soir-là, je ne te quittais pas. Je savais que s'ils voulaient me démontrer qu'ils pouvaient t'atteindre, ce serait le soir même.

Tu dois te souvenir de ce jour: tu ne comprenais pas pourquoi je tenais tant à t'accompagner partout où tu te rendais et à t'attendre lorsque c'était nécessaire. Au fond de moi, je me disais que si j'étais avec toi et s'ils pouvaient réellement t'atteindre, alors ils choisiraient de s'en prendre à moi plutôt qu'à toi. J'étais et je suis toujours leur cible principale, et toi ils ne veulent t'utiliser que pour m'atteindre. Ce soir-là, je me livrais à eux.

Mais ils ne se montrèrent pas, en tout cas pas comme je l'aurais cru.

Lorsque nous sommes rentrés ce soir-là, tu n'as rien remarqué parce que tu es aussi innocente que je suis coupable. Malgré les systèmes de défense, on était rentré dans la maison. Cela ne se remarquait pas d'infimes détails : des objets à peine déplacés ou manquant, des coins poussiéreux qui ne l'étaient plus... Je passais la nuit à inspecter la maison à la recherche de petites bombes, de micros, de caméra... je ne trouvais rien, et je finis par te rejoindre dans le lit. Incapable de dormir, ce fut la nuit la plus inquiétante de mon existence depuis bien longtemps. Je guettais les bruits nocturnes, me demandant s'ils allaient venir, si c'était cette solution qu'ils avaient choisie pour enfin m'avoir. Parce qu'ils savaient que si tu étais là, je ne pourrais pas agir comme je le voulais.

Pourtant, ils n'en firent rien. Ils me laissèrent passer une nuit blanche, les bras serrés autour de ton corps, à passer en revue dans ma tête toutes les situations possibles et les moyens de s'en sortir.

Le lendemain matin, je devais partir travailler, je ne pouvais donc assurer ta protection. Mais le soir même, lorsque tu m'as dit que tu avais failli te faire écraser par une voiture en traversant la route, j'ai de suite pensé à eux. Et je me suis dit que s'ils voulaient te tuer, toi, les moyens étaient encore plus nombreux que pour moi, car toi au moins, tu ne te méfiais pas de tout.

C'est pour cette raison qu'aujourd'hui, j'utilise les moyens de la station radio pour laquelle je travaille depuis des années. Si je raconte tout cela aujourd'hui, ce n'est pas dans un but de confession ou d'aveu. Ce n'est même pas dans un but de protection. Je sais que même si la C entière apprend que vous voulez ma mort, vous n'arrêterez jamais. Vous me haïssez trop pour ça.

J'ai supporté toutes vos attaques, pendant toutes ces années. Je n'ai jamais rien dis sur vous et vos activités, et je n'ai jamais cherché à me rebeller contre vous. Au fond de moi, j'avais l'espoir qu'un jour vous comprendriez et que vous arrêteriez de me traquer.

Aujourd'hui, je comprends que jamais vous ne cesserez.

Que vous vous attaquiez à moi m'importe peu: je suis habitué à la violence et à la mort. Mais que vous vous en preniez à Sora... C'est impardonnable.

Vous aviez raison lorsque vous disiez qu'il suffirait de peu pour pouvoir me faire fléchir. Une femme a suffi pour que je change d'avis.

Aujourd'hui, j'en ai assez. Attaquez-vous encore une fois, une seule fois, à Sora, et je répliquerais.

Si vous êtes plus nombreux que moi, j'ai plus de moyens que vous.

Je sais que vous ne me prenez pas au sérieux quand je dis ça. Je sais que vous n'avez jamais cru à ma dangerosité, et je n'ai jamais rien fait pour vous démontrer que vous vous trompiez. Si j'ai déjà tué un homme, je n'ai aucune envie de recommencer. Ce qu'il avait fait était resté ancré en moi durant des années. Je n'ai pas pu l'oublier, et je le lui ai fait payer.

Croyez bien que si vous faites quoi que ce soit à Sora, ma réaction sera la même.

Vous voulez me tuer? Alors faites-le, mais n'impliquez personne d'autre.

Je sais que vous ne croyez pas à ce que je dis. Vous ne pensez pas que je peux vous traquer à mon tour, vous trouver et vous éliminer.

Pourtant, n'oubliez pas que je vous échappe depuis 16 ans maintenant. Alors, posez-vous une question, une seule.

Comment?

J'ai survécu à vos pièges, à vos tueurs, à vos appâts... croyez-le, je pourrais vous trouver et vous éliminez si je le voulais.

Menacez encore Sora, et je le ferais.

Et dites-vous bien que si jamais je me décide à bouger, on en entendra parler.

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Publié dans Nouvelles : autres

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