Confession_partie 1

Publié le par Sélène Alys

J'étais un enfant soldat.

Je suis né au début de la guerre entre V et U. Ma mère était au V en vacance lorsque le conflit à éclaté. Piégée, elle n'a plus trouvé de moyen de repartir. Elle était enceinte de moi et était sur le point d'accoucher. Elle était devenue impossible à transporter sans risques. Dès le départ, elle avait prévu d'accoucher au V. Pour que je puisse en être fier quand j'aurais grandi.

Oh, elle a accouché là-bas. Mais elle n'en a pas été fière. Et moi non plus.

Mon père, je ne l'ai jamais vu, j'ignore jusqu'à son nom. Ma mère m'a expliqué un jour qu'il l'avait accompagné au V mais qu'à cause des premières bombes, ils avaient été séparés. Jamais elle n'a pu le retrouver. Elle n'en a pas vraiment eu le temps.

Il fallait avant tout qu'elle me fasse survivre. Il n'est pas facile dans un pays inconnu, et de surcroît en guerre, d'élever un enfant. Elle a eu la chance d'être accueillie pas les secours mis en place par son ambassade, mais aucun moyen n'a été mis en œuvre pour la rapatrier. Pendant mes premières années, c'est dans ce centre d'accueil que j'ai vécu. Ils nous nourrissaient et nous logeaient selon leurs moyens, souvent forcés de nous déplacer pour éviter les raids des différentes armées ou la recrudescence de voleur. Il y a toujours quelqu'un pour profiter d'une guerre.

À de nombreuses reprises, on a voulu me séparer de ma mère. Elle s'est toujours battu bec et ongles pour que nous puissions rester ensemble, et grâce à elle, nous n'avons jamais été éloignés l’un de l’autre plus de quelques heures.

Avec le recul, je ne peux qu'imaginer ce qu'elle a dû faire pour cela.

C'est peut-être à cause de l'amour de ma mère que sa mort a été le plus dure pour moi. Autour de moi, tout le monde avait déjà perdu au moins un être cher. Les cœurs s'étaient blindés, les émotions verrouillées. Si on savait encore ce que pouvait être la tristesse, on ne le montrait plus. L'indifférence de ces gens face à la mort de ma mère était pour moi incompréhensible à l'époque. Elle était le centre de mon monde, elle était ma vie, ma survie. Sans elle, je n'étais plus rien et je ne serais jamais plus que ça. Pourtant, eux continuaient à agir comme ils l'avaient toujours fait. Elle était morte et, incroyablement, le monde continuait à tourner.

Je me souviens encore du visage de son assassin.

Nous devions être déplacés: une troupe armée s'annonçait. Amie ou ennemie ? Impossible de le savoir. Les armées agissaient de manière chaotique, incontrôlable, imprévisible. Personne ne savait s'ils venaient en sauveur ou en destructeur, alors dans un but préventif, on nous évacuait.

Ou plutôt, on voulait nous évacuer.

Trop peu de temps s'était écoulé entre le moment de l'alerte et le moment du départ. Trop peu pour retrouver les gens, trop peu pour fuir. Tout le monde n'a pas pu être sauvé ce jour-là.

Ma mère ne l'a pas pu.

Je me souviens encore: elle était recroquevillée contre un mur, cachée derrière des caisses vides. Elle se faisait toute petite. Elle avait plaqué sa main contre ma bouche pour que je n'émette aucun son. Moi, né dans ce chaos, je savais à quoi m'en tenir: un bruit, un tout petit bruit et c’était la mort.

Ce son fatidique, ce fut moi qui l'émis. Elle était tellement apeurée qu'elle me serrait contre elle de toutes ses forces, à tel point qu'un gémissement de douleur m'avait échappé. Un tout petit son qui était parvenu aux oreilles des soldats inspectant le secteur.

Ils nous avaient trouvés. Moi, ils m'arrachèrent à ses bras et m'écartèrent. Elle, ils voulurent l'emmener. Mais elle se débattit, se défendit de toutes ses forces. À l'époque, je lui criais de s'arrêter de bouger, qu'ils allaient la tuer. Aujourd'hui seulement, je sais ce qu'elle craignait, et je comprends son geste.

J'ignore comment, elle parvint à frapper l'un des soldats au visage. Ce coup, ce simple coup porté par une femme effrayée et sans force l'avait rendu fou de rage.

Il aurait pu la tuer simplement, proprement. Il n'en fut rien.

Il la frappa, encore et encore, jusqu'à ce qu'elle cesse de crier, de se débattre, d'essayer de se protéger. Jusqu'à ce que son cœur s'arrête de battre et que tout mouvement s'interrompt.

Je me souviens encore du rictus satisfait de ce soldat lorsqu'il avait constaté la mort de ma mère. Et de ses yeux lorsqu'ils se posèrent sur moi.

Moi, j'avais voulu lui venir en aide, mais les autres soldats m'avaient retenu en riant.

En riant...

L'assassin de ma mère devait avoir un peu de grades à cette époque, parce qu'il donna l'ordre aux soldats de me relâcher, et ils le firent.

Ils reprirent leur inspection, en passant à côté du corps de ma mère sans lui accorder le moindre regard, et moi, je réalisais à peine ce que je venais de perdre.

Ma mère. Mon monde. Ma vie.

Je restais auprès d'elle plusieurs jours et plusieurs nuits, sans bouger, incapable de prendre la moindre décision. Elle avait toujours tout décidé pour moi. Autour de moi, les soldats terminaient leur inspection. Ils partirent, me laissèrent seul avec elle. D'autres hommes passèrent, indifférents à ma détresse. Des hommes, des machines, des cris, des bruits, des rires... et moi, seul face au cadavre de ma mère.

Jusqu'au moment où la faim se réveilla en moi. Je sortis alors de ma torpeur et me mis à réfléchir. Comment ma mère m'avait-elle nourri jusque-là ? Je l'ignorais. Elle m'avait toujours amené les repas fais sans jamais prendre la peine de me préciser ni ce que c'était, ni d'où cela venait. Elle avait bien d'autres soucis en tête.

Je savais vaguement que je ne pouvais pas la laisser là, sans savoir réellement pourquoi, ni ce que je devais faire de son corps. Je savais juste que cela n'était pas bon.

Mais la faim avant tout. Je partis dans les ruines des maisons avoisinantes, à la recherche de nourriture, pour ne trouver chaque fois que des miettes, des victuailles immangeables, déjà rongées par les rats ou rassies par le temps. Cela me suffit pour survivre quelques jours. Je ne voulais pas m'éloigner de ma mère, aussi mes réserves s'épuisèrent-elles vite. Trop vite. Vint bientôt le moment où je n’eus plus rien à manger, plus rien à boire. Vint le moment où je songeais à rejoindre l'immobilisme de ma mère.

Je m'allongeais auprès de son corps dont la puanteur ne me choquait plus. Je fermais les yeux.

Et l'armée adverse arriva.

Ils traquaient la première, avec de nombreux jours de retard. Lorsqu'ils me trouvèrent, ils me crurent mort. Jusqu’au moment où ils virent mon ventre se soulever sous l'effet de ma respiration. Là, ils s'affolèrent. Ils me nourrirent, me soignèrent, m'habillèrent. Et surtout: ils m'éloignèrent du corps de ma mère, à laquelle ils offrirent une sépulture de fortune.

Ceux-là, je l'appris plus tard, étaient l'armée du V.

Quand je fus remis sur pied, ils hésitèrent: devaient-ils me faire venir avec eux, me laisser ici ou m'envoyer dans un endroit sûr?

Ils choisirent de m'envoyer ailleurs. Aucun d'entre eux ne se sentait capable de supporter et protéger un enfant de dix ans seulement encore sous le choc de la mort de sa mère.

Un soldat fut alors désigné pour me guider vers leur base arrière. Je ne me souviens ni de son visage ni de sa voix, je sais seulement qu'il ne m'a pas beaucoup parlé pendant le trajet et que moi, de mon côté, je n'ouvris pas la bouche une seule fois.

Une fois à la base arrière, ce soldat me laissa en bonne garde et reprit la route pour rejoindre sa troupe.

Là, un homme - un gradé, je l'appris plus tard - était venu me voir. Il m'avait étudié, examiné sous tous les angles. Puis posé une question. Une seule.

Est-ce que j'acceptais de travailler avec lui?

J'ignorais ce que cela voulait dire et ce que cela impliquait au moment où je lui ai répondu oui. Je savais seulement qu'ici peut-être, quelqu'un me protégerait comme l'avait fait ma mère, que je ne devrais plus chercher de quoi manger ni errer sans but, la peur au ventre. Au moment où il m'avait posé cette question, accepter représentait la sécurité, et refuser la mort.

Je me trompais.

Il fit de moi un enfant soldat. On m'envoya dans un camp spécialisé où on m'apprit non seulement l'art de la guerre, mais surtout celui de l'espionnage. Qui se méfie d'un enfant? Qui se rend compte qu'il écoute, entend et enregistre tout ce qu'il se dit autour de lui? Personne. C'était surtout comme cela que nous étions utilisés. Discrets et rapides, nous ne comprenions pas toujours ce que l'on entendait mais nous rapportions tout au mot près.

Malheureusement, petit à petit, je voyais le nombre de mes camarades se réduire. L'adversaire commençait à comprendre notre tactique et éliminait ceux qu'ils prenaient à écouter. Sans s'inquiéter qu'ils soient innocents ou non.

En quelques mois, nombre de mes amis moururent. Leur mort ne laissa jamais en moi le même vide que celle de ma mère. Lorsque les corps des premiers furent ramenés au camp, j'en fus choqué. Au bout de quelques jours, c'était devenu une habitude. Je ne m'inquiétais pas d'être attrapé: j'étais plus rapide qu'un soldat.

C'est peut-être cela qui m'amena ma promotion.

On me demanda de faire une chose terriblement dangereuse à l'époque, et même aujourd'hui je me demande s'il est sage pour moi de l'avouer au grand jour.

On me demanda de devenir un agent double. L'adversaire voulait nous battre avec nos propres armes, et il cherchait des enfants capables d'agir comme nous. Je devais faire semblant d'être de leur côté.

Ce que je fis. J'ignorais si c'était une bonne chose ou non. Peu m'importait. On avait besoin de moi, alors j'y allais. Ce n'était pas plus compliqué que cela.

J'avais peur, bien sûr. Peur de subir le même sort que ma mère si on me prenait. Mais cette peur ne m'a pas empêché d'agir.

J'ai rapporté beaucoup d'informations intéressantes à mes chefs à cette époque, et en ai ramené beaucoup de fausses à nos ennemis. J'avais l'air tellement innocent qu'ils ne me soupçonnèrent jamais. Ils avaient tellement confiance en moi qu'ils ne prenaient plus garde à ma présence. Jusqu'au jour où ils me donnèrent l'information qui décida du sort de V et de la fin de la guerre.

Cette information, je la rapportais à mes chefs, et ils en firent bon usage. La bataille qui eut lieu fut terrible. Des jours et des jours de combat, des centaines de morts et de blessés, des terres ravagées. Mais V gagna la guerre, et c'est un peu grâce à moi.

On m'en félicita et j'en fus plutôt satisfait.

Seulement, une peur me nouait les entrailles: maintenant que la guerre était terminée, qui allait me nourrir, me loger, me vêtir? Allait-on m'abandonner? Oublier ce que j'avais fait pour V?

Cette question ne se posa pas de suite, heureusement.

Avant tout, il fallut emmener les prisonniers de guerre en prison. Maintenant que j'étais assez grand et fort pour faire le travail d'un adulte, on me demanda d'aider à guider certains captifs vers leur prison.

C'est là que je le revis.

L'assassin de ma mère.

 

La suite, la semaine prochaine(1)assassin by sei ten-d1pzuwy

 


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Publié dans Nouvelles : autres

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